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"Le troisième Homme" au Musée national de Préhistoire

SURPRISE DE TAILLE DANS L'ALTAÏ

En Préhistoire, histoire de se repérer, on a donné des noms aux périodes chronologiques et aux cultures lithiques en fonction du lieu initial de découverte. Par exemple, les silex taillés retrouvés au Moustier dans la vallée de la Vézère en Dordogne par Henry Christy et Édouard Lartet au XIXᵉ siècle, ont donné le nom de « Moustérien » à l'espace temps pendant lequel ces outils ont été produits et qui englobe aujourd'hui et les Néandertaliens et les premiers hommes modernes. Pour être plus précis, comme nous l'explique le paléoanthropologue Bruno Maureille :

« En Eurasie occidentale, le Moustérien désigne un ensemble de techno-complexes du Paléolithique moyen qui caractérise la production lithique des hommes préhistoriques qu'ils appartiennent à la lignée néandertalienne ou à celle des hommes modernes. Le Moustérien s'enracine dans le Paléolithique inférieur aux alentours de 350 000 ans (avec l'apparition du débitage Levallois) et perdurera jusqu'à -35/30 000 ans où il sera alors contemporain des plus vieux techno-complexes du Paléolithique supérieur. »

On a ainsi découpé le temps en périodes afin de délimiter les grands changements culturels de nos ancêtres. Au fil du temps, la recherche s'est développée sur toute la planète et cette communauté scientifique infatigable fouille dorénavant un empire sur lequel le soleil ne se couche jamais. Alors sont apparus des phénomènes rebelles, mal rangés, des gens arrivés trop tard, des objets fabriqués trop tôt, ou l'inverse d'ailleurs. Parfois même, de parfaits inconnus ont refait surface, réclamant eux aussi leur appellation... d'origine.

Du coup, toutes nos belles limites se sont mises à s'étirer, jusqu'à fatalement craquer par endroits. Il faut dire que les hommes et les femmes de la Préhistoire, qui ont vécu des millions d'années sans frontières et sans papiers – dommage, ça nous aurait fait de belles archives – ne savaient pas que nous nous donnerions autant de mal pour les faire entrer aujourd'hui dans des cases. Ainsi va la plus valeureuse des sciences, sur la piste de nos origines, résolument imprévisibles. L'exposition « Le troisième Homme » visible au Musée national de Préhistoire aux Eyzies-de-Tayac jusqu'au 13 novembre prochain, illustre à merveille la liberté et l'impétuosité de nos ancêtres et notre capacité à leur ressembler par moment, en ayant l'audace de remettre nos théories en question en fonction des nouvelles données produites par les fouilles et les laboratoires.



Néandertal, Cro-Magnon et… Denisova

Le rejet initial du crâne de l'homme de Néandertal, anatomiquement différent du nôtre, est l'un des éléments fondateurs de la toute jeune science de la Préhistoire. Il fut découvert dans la Vallée de Néander en Allemagne en 1856 et interprété alors comme un être difforme, pathologique, tandis que l'homme de Cro‑Magnon découvert en 1868 au Eyzies-de-Tayac en France, si proche de nous physiquement, si ressemblant, obtint rapidement le statut d'ancêtre direct. À partir de ces deux personnages clefs, la discipline scientifique s'est structurée et de ces deux réactions antagonistes, rejet et adhésion, concernant Néandertal puis Cro‑Magnon, il reste des traces. La séparation entre le Paléolithique ancien et moyen (de 3 millions d'années à 40 000 ans BP) et le Paléolithique supérieur (de 40 000 ans à 12 000 ans BP) est l'une d'entre elles. La rupture entre ces deux périodes de la Préhistoire a en effet été définie par la disparition de l'homme de Néandertal et son remplacement par l'homme de Cro‑Magnon, avec en toile de fond l'idée d'une humanité archaïque qui n'aurait pas fait long feu face à la suprématie des hommes dit « modernes ». Avec le temps, cette frontière est malmenée par des résultats de fouilles inattendus. Et ce sont précisément ces éléments perturbateurs, de nature à rebattre les cartes de notre lointain passé, que l'exposition « Le Troisième Homme » nous propose d'évaluer, grâce à notre propre esprit critique. Jean-Jacques Cleyet-Merle, Directeur du Musée national de Préhistoire situé aux Eyzies et Mikaël V. Schunkov, Directeur de l'Institut d'archéologie et d’ethnographie de la branche sibérienne de l'Académie des sciences de Russie, ayant ensemble fait le choix de nous convier au cœur de la recherche préhistorique de trois territoires, la vallée du Rhône, le Sud-Ouest de la France et la Sibérie orientale, qui interrogent chacun à leur façon nos acquis.

Cette exposition temporaire organisée par la Réunion des Musées Nationaux-Grand Palais et le Musée national de Préhistoire, est le fruit de la collaboration scientifique franco-russe initiée par le laboratoire ARTEMIR. Créé en 2015, il est co-dirigé par Hugues Plisson, chargé de recherche du laboratoire PACEA de l'Université de Bordeaux 1 et par Lyudmila Lbova, Professeur de la chaire d’Archéologie et d’Ethnographie de l’Université d’État de Novossibirsk. Cette collaboration permet de voir pour la toute première fois en France bon nombre de pièces archéologiques majeures issues de gisements de la région de l'Altaï en Russie, et notamment les restes originaux de l'Homme de Denisova.

Ce « troisième Homme » surgi de Sibérie en 2008 est inclassable. Il vécut « à la mode » du Paléolithique supérieur, mais au temps du Paléolithique moyen. En cela, il fait écho à d'autres découvertes majeures faites précédemment en France : Arcy-sur-Cure dans l'Yonne, Saint-Césaire en Charente-Maritime et la grotte Mandrin dans la Drôme. Voici en quoi ces différents gisements et leurs raretés, exposées cet été au Musée national de Préhistoire des Eyzies et ce jusqu'au 13 novembre, sont proprement révolutionnaires.

La grotte Mandrin, des arcs et des flèches il y a 50 000 ans ?

Mandrin

Industrie lithique du Néronien - Grotte Mandrin - Vallée du Rhône
Exposition Le troisième Homme, Musée national de Préhistoire
photo Vincent Lesbros - Ferrassie TV

Un épisode majeur de nature à ouvrir de nouvelles perspectives quant à la transition entre le Paléolithique moyen et le Paléolithique supérieur, se déroule dans la Grotte Mandrin. Située sur la rive gauche du Rhône, sur la commune de Malataverne, cet abri sous voûte est soigneusement fouillé depuis 1990 par une équipe pluridisciplinaire sous la responsabilité de Ludovic Slimak, chercheur au CNRS rattaché au Laboratoire TRACES de l'Université de Toulouse Jean Jaurès. En 27 ans de fouilles programmées, les chercheurs ont mis au jour une superposition de huit phases d'installations humaines, des occupations de courtes durées et probablement saisonnières, qui s'échelonnent sur une période de 8 000 ans, allant de 50 000 à 42 000 ans BP. Or, entre deux niveaux tardifs de tradition moustérienne, attribués aux derniers Néandertaliens, les chercheurs ont découvert dans la couche E de la Grotte Mandrin, datée de 50 000 ans, des vestiges dont les technologies nettement plus évoluées évoquent celles plus tardives du Paléolithique supérieur. À savoir, quantité de pointes miniatures – entre 2 et 5 mm d'épaisseur pour une largeur centrée de 16 à 25 mm – bien plus petites que les pointes traditionnelles du Paléolithique moyen (dites Levallois) classiquement utilisées comme couteaux pour dépecer et découper le gibier préhistorique. Ces pointes miniatures seraient en fait des projectiles dont l'analyse précise semble démontrer qu'elles auraient armé des pointes de flèches tirées à l'arc, une technologie considérée comme inconnue à cette époque. Comme le précise Ludovic Slimak : « Ces résultats si importants pour comprendre l'organisation et les connaissances de ces lointaines sociétés ont été bâtis avec une grande rigueur par une analyse fonctionnelle systématique de milliers de ces objets. Ces micro pointes, qui portent bel et bien des impacts révélant un usage en tant que projectiles, seraient du fait de leurs particularités balistiques strictement cantonnées à la sphère de l'archerie ».

Selon la thèse de Laure Metz, post-doctorante au Département d'anthropologie de l'Université de Harvard à Cambridge aux États-Unis : « Les traces retrouvées sur ces micros pointes ressemblent de façon remarquable à celles retrouvées sur le gisement gravettien de La Vigne Brun, un site de plein air situé dans la vallée de la Loire. Ces pointes, projetées mécaniquement à l'arc ou au propulseur, ont été fabriquées 25 000 ans plus tard ». Cette strate de ce fait anachronique, enchâssée entre deux passages plus classiques d'hommes et femmes de Néandertal, est à ce point distincte de ce qui est connu pour cette époque en Europe, que Ludovic Slimak lui attribue une identité particulière, celle des sociétés du Néronien.

Beaucoup reste à appendre sur ces Néroniens, ayant côtoyé sur leurs territoires mêmes des groupes néandertaliens de tradition moustérienne. À quoi ressemblaient-ils ? Plutôt néandertaliens, plutôt modernes ? L'enquête se poursuit. Tout comme, à vrai dire, beaucoup reste à découvrir sur les Aurignaciens que l'on présente comme les premiers hommes modernes et les initiateurs du Paléolithique supérieur, mais dont on possède trop peu de restes osseux pour en définir clairement les aspects biologiques ou génétiques. En gros, on a estimé l'Aurignacien « moderne » par rapport à ce qu'il produit et non par rapport à sa réalité anthropologique et on cherche toujours, en ce qui le concerne, un squelette relativement complet.

Saint-Césaire : une Pierrette à l'avant-garde ?

Saint-Césaire

Vue latérale droite du bloc crâno-facial de Saint-Césaire
Les Eyzies-de-Tayac, musée national de préhistoire
© Document Bernard Vandermeersch

En 1979, la découverte d'un squelette néandertalien bien conservé à Saint-Césaire près de Saintes en Charente-Maritime, fut une révolution. En effet, la fameuse Pierrette extraite de la Roche-à-Pierrot reposait dans une couche attribuée normalement aux hommes et femmes du Châtelperronien. Les préhistoriens situent il y a environ 40 000 ans le passage, en Europe de l'Ouest, du Paléolithique moyen dominé par les Néandertaliens au Paléolithique supérieur où apparaissent les hommes modernes, qui seuls survivront. Le Châtelperronien qui se situe précisément au moment de cette transition est traditionnellement associé à ces nouveaux arrivants, avec comme signes distinctifs, entre autres, une technique de taille de lames et lamelles qui remplacent la « simple » production d'éclats et l'apparition des premières parures. Du coup, la Pierrette gisant au milieu de belles lames dites « modernes » fut un choc. Les avait-elle taillées elle-même et fallait-il dorénavant attribuer ce talent aux hommes et femmes de Néandertal ? Les sédiments et les vestiges étaient-il bien restés en place ? Pas si sûr, les nouvelles études taphonomiques évoquent des mélanges possibles, la question n'est donc pas encore tranchée et l'enquête, là aussi, se poursuit.

Arcy-sur-Cure : la fronde des innovantes parures !

Arcy-sur-Cure - Griffe de Hibou

Griffe de Hibou Grand Duc striée
Arcy-sur-Cure - Grotte du Renne
3,2 x 1,7 x 0,7 cm
© MNP - Dist. RMN - Cliché Ph. Jugie

Précédemment, les fouilles menées par André Leroi-Gourhan de 1947 à 1963 dans la Grotte du Renne, située à Arcy-sur-Cure au sud d'Auxerre en Bourgogne-Franche-Comté, avaient déjà mis en évidence, cette fois de façon irréfutable, la présence de restes humains néandertaliens associés à des artefacts réservés en principe aux seuls hommes modernes. À savoir, des outils taillés dans des fragments osseux, comportant parfois des décors incisés ainsi que, plus surprenant encore, des éléments de parure : canine de renard perforée, anneau d'ivoire, griffe de hibou striée et pendeloque en os de renne. De ces observations avaient émergé les grandes questions : acculturation, gradualisme ou transculturation ?

Acculturation : les anciens copient les nouveaux, en l’occurrence les Néandertaliens s'inspirent des nouveaux arrivants, les hommes modernes. Gradualisme : pas d'influence extérieure, le potentiel est là, au sein du groupe néandertalien, qui l'exprime sur place progressivement. Transculturation : les nouveaux arrivants inspirent les anciens occupants et réciproquement, sur la base de capacités équivalentes entre tous. Ce débat reste très animé aujourd'hui encore au sein de la communauté scientifique.

Et c'est alors que survient l'Altaï qui à sa façon, à partir de 2008, va faire bouger les montagnes puisque non contente de produire des outils en os et des parures encore plus éblouissantes, la Vallée de l'Anouï, au sud de la Sibérie, va nous révéler l’existence d'un troisième Homme.

Le troisième Homme de la grotte de Denisova

En 2008, dans une cavité située dans le sud de la Sibérie, l'équipe du Professeur Mikhail Shunkov, Directeur de l'Institut d'archéologie et d’ethnographie de Novossibirsk, découvre un minuscule vestige humain : un fragment de la dernière phalange du petit doigt d'un enfant. Une dent humaine, une troisième molaire supérieure, sera découverte non loin. Sur la base de ces deux éléments qui lui seront confiés en 2009, le laboratoire de génétique évolutive de Svante Pääbo à l'Institut Max-Planck de Leipzig en Allemagne, va parvenir à produire le génome correspondant. Résultat, cette dent et cette phalange n'appartiennent ni à ce que l'on connaît du génome de Néandertal, ni à ce que l'on sait de celui de l'homme moderne de cette époque.

Phalange

Phalange Denisova 3
© Institut d'archéologie et d'ethnographie de la branche sibérienne de l'Académie de Sciences de Russie / photo Sergueï I. Zelenkï

L'homme de Denisova possède un génome différent. En remontant toujours grâce à la paléoanthropogénétique dans son histoire, les chercheurs arrivent à cette première conclusion : à partir d'un tronc commun, il y aurait eu une séparation entre deux lignées humaines il y a environ 750 000 ans, qui aurait évolué d'un côté vers les hommes modernes et de l'autre vers les hommes de Néandertal et de Denisova. Ces trois humanités se seraient plus tard retrouvées et se seraient croisées dans cette partie de la Sibérie, il y a environ 50 000 ans. Ce brassage génétique aurait eu la conséquence suivante : 2 % du génome de Néandertal se retrouvent dans l'ADN des populations actuelles d'Eurasie tandis que 4 % du génome de Denisova se retrouvent plus à l'Est, notamment en Mélanésie. À partir de ce moment-là, les hommes de Néandertal et de Denisova ont peu à peu disparu et seuls les hommes modernes, nos ancêtres directs, ont continué à évoluer.

Molaire supérieure

Molaire supérieure Denisova 4
© photo Bence Violla, Université de Toronto

En conclusion, les Dénisoviens ont laissé une production d'outils de pierre et d'os fort originale et surtout, un ensemble de parures d'une grande variété. Dernier élément essentiel, du point de vue des chercheurs russes, les Dénisoviens seraient issus du « substrat local ». En clair, nous serions face à des enfants du pays, dont les plus anciens outils retrouvés à ce jour seraient datés de 280 000 ans. Et là, on touche au plus près la vraie question qui taraude le monde de la Préhistoire depuis 150 ans : d'où viennent les gens ?

D'où viennent les gens ?

Pour bien comprendre ce qui se joue par rapport à ces nouvelles découvertes, leurs réelles conséquences et ce en quoi elles fascinent littéralement le monde scientifique, il est nécessaire de resituer le contexte historique, celui de l'histoire des sciences, dans lequel elles s'inscrivent. À la question ‘d'où viennent les gens ?’ il y a 150 ans en Occident, la réponse était simple : du Ciel ! Les savants, tel Isaac Newton et les exégètes, tel l'abbé Ussher, avaient calculé le nombre de générations qui nous séparaient d'Adam et Ève et étaient arrivés à ce résultat précis :

« Dieu créa le Monde le 23 octobre de l'an 4004 avant Jésus-Christ, et l'Homme 5 jours plus tard, le 28 octobre, si bien que, à 6 jours près, l'on pouvait confondre ces deux créations et croire que l'Homme éait apparu sensiblement en même temps que le Monde. » (extrait "Le Cercle d'Abbeville, Paléontologie et Préhistoire dans la France romantique", Léon Aufrère, édition Brepols, recueil de textes inédits rassemblés et présentés par sa fille, Marie-Françoise Aufrère).

Ce calcul, établi à la fin du XVIIᵉ siècle, a conservé dans cette partie du monde toute sa légitimité jusqu'au milieu du XIXᵉ siècle. Les peuples les plus anciens avaient été créés par Dieu il y a 6 000 ans, on les appelait les Celtes et on leur attribuait les menhirs, les dolmens aussi bien que les épées gauloises et les haches polies. Après la Révolution française de 1789, il fut possible de commencer à avancer d'autres hypothèses, sans risquer le bûcher. En 1766, le jeune Chevalier de la Barre fut torturé et brûlé sur la place publique d'Abbeville pour n'avoir pas ôté son chapeau lors du passage d'une procession. Ce fut en France le dernier acte de l'Inquisition de l'Église catholique. Et c'est d'Abbeville, notamment, que vint la contestation. Si toute fécondation scientifique est collective, l'un des plus audacieux pour faire admettre l'ancienneté de l'homme fut le Directeur des Douanes d'Abbeville nommé Jacques Boucher de Perthes. Profondément croyant, il voulait retrouver le christianisme primitif, message d'amour et de tolérance, pour balayer toute forme d'Inquisition liée au nom de Dieu.

La naissance de la préhistoire

Ce tournant majeur de l'histoire des sciences, fort bien relaté dans l'ouvrage de Jean-Jacques Hublin et Claudine Cohen : "Boucher de Perthes, les origines romantiques de la Préhistoire", nous l'avons abordé grâce aux archives authentiques de l'époque, sur les lieux mêmes de ce basculement fondamental et avec le concours des chercheurs en Préhistoire les plus éminents, dans le film documentaire "La Naissance de la Préhistoire". Un film réalisé, et il faut le souligner, avec le soutien primordial de la philosophe, historienne des sciences et géologue Marie‑Françoise Aufrère, et en partenariat avec le Musée Boucher de Perthes à Abbeville, le Musée de Picardie à Amiens, le Musée Napoléon à Cendrieux, le Musée-forum de l'Aurignacien à Aurignac, le Musée d'Art et d'Archéologie du Périgord à Périgueux, l'Institut de Paléoanthropologie Humaine de Paris et la Société Préhistorique Française. Il relate les deux épisodes les plus marquants de cette prodigieuse épopée. Grâce à ses découvertes faites dans la Vallée de la Somme, Jacques Boucher de Perthes va parvenir à faire reconnaître, au milieu du XIXᵉ siècle, l'ancienneté de l'homme sur Terre. Dans la foulée, Henry Christy et Édouard Lartet démontreront que toutes les intuitions de ce pionnier étaient fondées, grâce aux découvertes édifiantes qu'ils feront dans la vallée de la Vézère.

Des dieux qui créent des hommes ou des hommes qui créent leurs dieux ?

Aujourd'hui, on a oublié ce chapitre crucial de l'histoire des hommes et chacun pense qu'on a toujours eu conscience de notre Préhistoire. Pourtant, cette idéologie de l'homme tombé du Ciel pour tout dominer, qui traduit l’hégémonie depuis quelques siècles dans le monde occidental des religions monothéistes, est toujours présente et même très active. Betsy DeVos, Ministre de l'Éducation du gouvernement de Donald Trump, enseigne aux enfants, dans les écoles chrétiennes des États-Unis, que l'homme a été créé par Dieu il y a 10 000 ans. Et si cela, nous le voyons, ce qui nous habite intimement nous échappe bien souvent. Nous sommes collectivement et inconsciemment tributaires de cadres idéologiques qui nous confinent dans une forme d'auto-censure. Quand on se penche sur le long fleuve de nos origines, on aimerait y voir notre propre reflet. Nous recherchons nos semblables, puisque Dieu a créé l'homme à son image. Et même si les avancées époustouflantes de la science de la Préhistoire nous donnent des éléments tangibles pour réveiller notre esprit critique, même s'il est en principe permis aujourd'hui de prendre le contre-pied des théories créationnistes pour affirmer que ce sont les hommes qui créent leurs dieux et non l'inverse, la différence, la non ressemblance, reste un vrai problème.

Espèce, sous-espèce, lignée, cousins...

En 1856, Néandertal a été rangé parmi les ratés de la « Création ». Il eut beaucoup de mal à se frayer un passage pour réintégrer l'humanité. La paléogénomique l'a beaucoup aidé. Identifiant des gènes de Néandertal chez les hommes et femmes d'aujourd'hui, en Europe et en Asie, cette discipline a pu apporter la preuve du métissage. Auparavant, Néandertal était cantonné dans une espèce à part. Or, qui dit espèces différentes induit qu'elles ne peuvent se reproduire entre elles. C'était du moins la définition qui prévalait encore récemment. Aujourd'hui, la notion d'espèce est en pleine évolution. Espèce, sous-espèce, lignée, cousins, l'ensemble de la terminologie est à redéfinir. Les ruptures historiques issues du refus non-dit de l'altérité commencent à laisser place à davantage de continuité. Et la grande frontière entre le Paléolithique moyen, espace temporel de Néandertal, et le Paléolithique supérieur, marqué par l'émergence des « géniaux » Homo sapiens, s'estompe peu à peu ou tout du moins se déplace comme à Denisova où les Dénisoviens – une autre lignée, pas une autre espèce – auraient eu le « génie » des hommes anatomiquement modernes, bien avant de les connaître.

Cet été, le Musée national de Préhistoire éclaire de façon inédite pour le grand public les dernières découvertes liées à cette transition et invite chacun d'entre nous au cœur des problématiques les plus actuelles qui animent les chercheurs. « C'est tout l’intérêt d'une science vivante et ouverte », comme le souligne Jean-Jacques Cleyet-Merle, Directeur du Musée national de Préhistoire où vous pourrez voir cette exposition temporaire jusqu'au 13 novembre aux Eyzies.

Sophie Cattoire

Cette exposition est le fruit d'une collaboration franco-russe développée grâce au Laboratoire Artemir dont voici la présentation :

L’année 2015 a vu la création par l'Institut INEE du CNRS du laboratoire international associé (LIA) franco-russe « Multidisciplinary Research on Prehistoric Art in Eurasia – ARTEMIR » sur l’étude de l’art préhistorique en Sibérie au travers de la combinaison de nouvelles approches. Codirigé par Hugues Plisson, chargé de recherche du laboratoire PACEA – De la Préhistoire à l’Actuel : Culture, Environnement et Anthropologie, et Lyudmila Lbova Professeur de la chaire d’Archéologie et d’Ethnographie de l’Université d’État de Novossibirsk, ce LIA a été lancé en janvier 2015 pour une période de 4 ans. Il réunit le CNRS, l’Université de Bordeaux, l’Université de Savoie Mont-Blanc, l’Université d’État de Novossibirsk, l’Institut d’Archéologie et d’Ethnographie, l’Institut d’Automatisation et d’Électrométrie, tous deux de la branche sibérienne de l’Académie des sciences de Russie, ainsi que la Fondation russe pour la recherche fondamentale (RFBR). L’inauguration du laboratoire a eu lieu dans le cadre du colloque « 3D en archéologie : plus qu’une dimension supplémentaire » à Akademgorodok (Cité Scientifique de Novossibirsk), du 9 au 14 novembre 2015. Cet événement relie deux grands pôles de la recherche en préhistoire qui marquèrent les études paléolithiques du XXᵉ siècle et qui demeurent aujourd’hui des acteurs de premier plan dans la réactualisation des cadres de référence.

Remarquable dans son approche interdisciplinaire, le LIA ARTEMIR bénéficiera de l’accès à des collections et des sites russes exceptionnels peu ou pas accessibles jusqu’alors. Le LIA est labellisé par l’IdEx de Bordeaux, et bénéficiera d’importants crédits russes – dits de « Mégascience » / « Laboratoire Miroir » comparables aux investissements d’avenir français.

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